« Édition française : qui possède quoi ? »

« Édition française : qui possède quoi ? » (LVSL, Agone, le Monde diplomatique)  | Photomontage Off Investigation

La cartographie « Édition française. Qui possède quoi ? » vient de paraître dans Le Monde diplomatique d’avril 2025. Off Investigation a rencontré la rédactrice en chef du média en ligne Le Vent Se Lève (LVSL), Laëtitia Riss, qui a activement participé à ce projet. Elle alerte sur le pouvoir d’influence de grands groupes dans le monde de l’édition en France.

Après un long travail d’enquête, le média en ligne LVSL et les éditions Agone – avec le soutien du Monde Diplomatique – dévoilent leur cartographie des propriétaires du secteur de l’édition française : « Édition française. Qui possède quoi ? »

L’initiative, qui fait écho au « planisphère de l’édition française » de Livres hebdo, amène à un constat sans appel : le monde de l’édition apparaît encore plus concentré que celui des médias, avec près de 80 % de la production détenue par une poignée de grands groupes. Alors que ces géants s’imposent, la survie des maisons indépendantes revêt un enjeu de taille dans une perspective de critique des industries culturelles.

« Édition française : qui possède quoi ? » (LVSL, Agone, Le Monde diplomatique). Une version plus exhaustive de cette cartographie est disponible en pré-commande.

Nous avons rencontré Laëtitia Riss (rédactrice en chef de LVSL) qui, avec Thierry Discepolo (fondateur des éditions Agone), est à l’origine de cette cartographie, désormais accessible en ligne à l’instar de « Médias français. Qui possède quoi ? », actualisée chaque année par Le Monde diplomatique et Acrimed (la version 2025 est disponible ici). Les propos suivants ont été recueillis par Isya Okoué Métogo.

Off-investigation : Votre carte rappelle celle du Monde Diplomatique/Acrimed, qui sert de boussole sur la propriété des médias. Est-ce que cette dernière vous a aidé dans l’édition de la vôtre en termes de représentation visuelle ?

Laetitia Riss (L.R) : Oui, tout à fait. Cette carte était à l’esprit de Thierry Discepolo, qui dirige les éditions Agone, qui collabore depuis longtemps avec Le Monde Diplomatique et qui a écrit plusieurs articles dans leurs colonnes au sujet de l’édition.

« Le secteur de l’édition est encore plus concentré que celui des médias, c’est très préoccupant. »

Laetitia Riss, rédactrice en chef du média en ligne Le Vent Se Lève

Notre travail s’inscrit en continuité de cette réflexion sur la propriété et la concentration des médias. Nous avons toutefois fait un pari supplémentaire en représentant la masse non négligeable des indépendants qui gravitent autour de ces grands groupes ; cela pour rendre visibles ceux qui contribuent aussi à la diversité du paysage éditorial français. Cette continuité est d’autant plus manifeste que nous nous sommes associés au Monde diplomatique pour qu’une version synthétique de la carte paraisse dans leurs colonnes.

Il s’agit de rappeler qu’au-delà des débats idéologiques, d’importantes questions matérielles se posent : le secteur de l’édition est encore plus concentré que celui des médias, c’est très préoccupant. Près de 80% de la production éditoriale française est ainsi dans les mains de quatre grands groupes.

Off-investigation : Justement, comment se traduit cette concentration sur la production des savoirs ?

L.R : Prenons par exemple le cas le plus récent, celui d’Editis, qui est l’ancienne propriété de Vincent Bolloré. En 2023, Vincent Bolloré rachète Hachette, le plus gros groupe d’édition française, et se retrouve donc avec plus de 50% du marché de l’édition – voire davantage sur le marché du scolaire (près de 70%). La Haute Autorité de la Concurrence à Bruxelles rappelle à l’ordre Vincent Bolloré qui ne peut posséder à lui-seul les groupes Editis et Hachette. Editis est donc mis en vente, et c’est Daniel Kretinsky qui le reprend. Par-delà la valse de propriétaires, ce qui est inquiétant, c’est que le travail réalisé par les auteurs et par les éditeurs finit par revaloriser financièrement et symboliquement ces gros groupes appartenant à des milliardaires. 

« Les indépendants sont essentiels pour renouveler ce paysage éditorial, faire germer des idées et promouvoir des collections qui ne le seraient pas autrement »

L’objectif n’est toutefois pas d’accuser quiconque de travailler avec ces groupes – d’autant qu’il y a de nombreux ouvrages de qualité qui y sont effectivement publiés –, mais d’éclairer le paysage de l’édition, de sorte à signaler l’importance qu’il y a à renforcer les structures indépendantes. On pourrait nous dire : « Oui, mais bon, il n’y a pas vraiment de censure au fond, est-ce que ça change vraiment quelque chose ? » Je répondrais que ce qui pose plutôt problème, ce n’est pas, en effet, la censure de tel ou tel auteur, mais la standardisation de la manière dont on produit des livres, dans une perspective de critique des industries culturelles. Un roman chez Gallimard, une analyse politique chez Fayard, ou un livre scolaire chez Hatier, toute cette production entretient un grand marché de l’équivalence, sans qu’il n’y ait plus de ligne éditoriale, et dans une confusion qui entretient l’illusion d’un certain pluralisme.

Les indépendants sont par conséquent essentiels pour renouveler ce paysage éditorial, faire germer des idées et promouvoir des collections qui ne le seraient pas autrement. Pour le coup, ils accomplissent un vrai travail d’éditeur : rendre possibles des ouvrages qui ne trouveraient pas leur place ailleurs. Inutile de rappeler à ce titre combien de livres considérés aujourd’hui comme « incontournables » ont initialement paru chez des éditeurs indépendants (chez Corti, par exemple ; ou encore chez Minuit, récemment racheté par Gallimard…) avec des tirages très modestes.

Off-investigation : Sur votre carte, on se rend aussi compte que les propriétaires des grandes maisons d’édition sont aussi les propriétaires des grands médias. Quel lien faites-vous, en tant que média indépendant notamment, entre l’influence que ces propriétaires pourraient avoir sur l’édition et les médias ?

L.R : Effectivement, vous vous retrouvez avec un paysage médiatique et éditorial dans lequel un seul propriétaire concentre toute la chaîne de production : sélection, édition, publication, diffusion, médiatisation…

« Vincent Bolloré est propriétaire de tous les Relay de France. Lors de vos prochains passages en gares, demandez-vous quels sont les livres qui vous sont proposés et quels sont ceux que vous ne trouverez jamais en tête de présentoirs… »

D’une certaine manière, celui qui décide de ce qui est publié est aussi celui qui le diffuse au public. Un point qui n’est pas visible sur la carte – il a fallu faire des choix ! –, mais qui est néanmoins très intéressant, c’est justement les enseignes ou les librairies que possèdent également les grands groupes. Vincent Bolloré par exemple, est également propriétaire de tous les Relay de France. Lors de vos prochains passages en gares, demandez-vous par exemple quels sont les livres qui vous sont proposés et quels sont ceux que vous ne trouverez jamais en tête de présentoirs…

Dans une perspective plus générale, le cas de Kretinsky me semble là encore particulièrement intéressant. Il possède à la fois des groupes d’édition et des groupes média en France, mais aussi au Royaume-Uni, en Allemagne, en Italie – et a le projet d’en racheter davantage. L’objectif à moyen terme est de créer une structure qui réunirait ces différentes acquisitions pour créer un groupe industriel de presse en Europe ; ce qui m’a conduite à parler, dans le cadre d’un article pour LVSL, d’un futur « géant européen des médias ». C’est déjà difficile de lutter contre une concentration nationale, mais si l’on se retrouve face à des conglomérats européens, aspirant à faire la taille des GAFAM, il sera encore plus difficile de faire entendre d’autres voix dans l’espace public. Quelle place va-t-il rester pour les indépendants, qui se développeront sous la menace d’une faillite ou d’un rachat potentiel ? 

Off-investigation : D’où est née l’idée de faire cette carte ?

Laetitia Riss (L.R) : Ce projet est en cours depuis plus d’une année maintenant. J’ai rencontré Thierry Discepolo, qui dirige les éditions Agone, dans le cadre d’une série réalisée pour Le Vent se Lève, qui s’appelait L’Atelier des idées, et qui consistait à aller interroger les éditeurs pour comprendre comment fonctionnait ce secteur, grand oublié de la « bataille des idées ». Thierry m’a parlé de ce projet de carte qu’il souhaitait réaliser depuis la première parution de son ouvrage, La trahison des éditeurs (2011), et je lui ai dit que notre rédaction pouvait être intéressée.

Une version plus exhaustive de la cartographie, déjà disponible en pré-commande

Cela avait du sens de s’associer, puisque le but de ce projet est aussi de créer des réseaux de solidarité entre éditeurs et médias indépendants. Il y a ensuite eu une longue année de maquettage, de réflexion sur la représentation de ce secteur souvent mal connu du grand public, et de travail pour imager la concentration des grands groupes et la diversité des indépendants. Nous souhaitions faire un objet qui ne soit pas seulement descriptif mais aussi politique, susceptible d’interpeller le public.

Off-investigation : Pour conclure, quand sera présentée cette carte et quelle vie lui prédestinez-vous ?

L.R : La première version de la carte est d’ores et déjà disponible dans le numéro d’avril du Monde Diplomatique. Celle-ci reprend notamment les principaux groupes d’édition qui se partagent le paysage éditorial français. Une version plus exhaustive est quant à elle disponible à la pré-commande directement auprès des éditions Agone : elle sortira des presses le 10 avril prochain ! Près de 220 éditeurs indépendants sont répertoriés sur cette version grand format, qui a été conçue pour être affichée dans tous les lieux où circulent des lecteurs (librairies, bibliothèques, lieux de culture, etc…).

Par-delà les lecteurs, la deuxième cible, à plus long-terme, ce sont aussi les auteurs. Je travaille à l’université en parallèle de
mes activités pour LVSL, et je trouve frappant de constater à quel point même les producteurs de savoir n’ont pas toujours conscience de ce paysage éditorial. La course à la publication est telle, qu’importe peu l’éditeur qui accepte le manuscrit. Pourtant, il me semble important de se demander à quoi on veut contribuer et à qui on souhaite profiter !

Si cette carte représente le paysage éditorial français, c’est bien pour en indiquer les différents chemins : celui balisé par les très gros groupes, qui produisent « toujours plus » sans véritable souci pour le contenu proposé ; et celui des maisons d’éditions, de taille plus modeste, pour qui chaque auteur compte et trouve sa place dans un catalogue collectif. C’est le second que nous voulons mettre en avant – de sorte à ce que les livres continuent d’échapper à la logique du capital.

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