
Journaliste au Parisien, Olivier Beaumont dévoile les coulisses du palais présidentiel sous Emmanuel Macron, jusqu’à sa fin de règne, marquée par une ambiance toxique. Tensions entre conseillers, rancœurs ou encore management parfois brutal : bienvenue dans « La tragédie de l’Élysée » (ed. Robert Laffont).
« On est dans un théâtre où se jouent des ambitions et des rivalités exacerbées. Une maison qui fait imploser les équipes et qui finit par rendre complètement fou. » Les mots de Jean‐Marc Dumontet, ami du couple Macron, tenus à Olivier Beaumont, résument ce qui se joue à l’Élysée, portant les parures de la monarchie et les affres du pouvoir macroniste.
Un pouvoir qui prend l’eau
Connaisseur des lieux depuis 2012, année de sa prise de fonction comme secrétaire général adjoint auprès de François Hollande, Emmanuel Macron y déploie alors son « entregent naturel » pour créer son réseau, dans le dos de l’ancien président. Depuis son premier mandat, il arpente le labyrinthe en maître, à commencer par ses deux bureaux : le Salon Doré, pour les réunions formelles, et le Salon d’Angle, pour les rencontres plus intimes.
En tout, 365 pièces réparties sur près de 11 000 mètres carrés dont la vétusté (plafonds fissurés, bureaux mal isolés, fuites aux toits, risques d’incendie, etc.) a donné lieu à une trentaine de chantiers de restauration et de modernisation, pilotés par Macron lui-même. Montant : 40 millions d’euros, financés en partie par la vente de biens immobiliers de l’État. Allégorie d’un pouvoir qui prend l’eau mais qui résiste par le decorum.
Kohler, l’omniprésent
Le pouvoir isole et le bâtiment en est témoin. Ses proches conseillers sont tenus à distance les uns des autres, dans leur bureau et leur couloir, quand d’autres sont répartis dans les rues voisines. Au total, plus de 800 collaborateurs s’activent, parfois sans se croiser, dont le premier d’entre eux, Alexis Kohler, puissant secrétaire général depuis huit ans, présenté comme le « deuxième cerveau » d’Emmanuel Macron. « Il regarde tout, jusqu’à l’achat des trombones. Il n’y a pas une note qui remonte sans qu’il l’ait vue, ni modifiée », selon un fidèle.
Gilets jaunes, réforme des retraites, composition des gouvernements… il est omniprésent jusqu’à être « accusé d’isoler le chef de l’Etat, voire de le faire avancer à contresens » par des ministres et députés de la majorité. Mis en examen depuis 2022 pour prise illégale d’intérêts dans l’enquête sur ses liens familiaux avec l’armateur MSC, Alexis Kohler a finalement annoncé quitter son poste, le 14 avril prochain, pour devenir n°2 de la Société générale.
« Ambiance toxique »
Le Palais est au cœur d’une bataille de cours, chargée de tensions entre les différents conseillers cherchant les faveurs du « roi ». L’encombrant et droitier conseiller mémoire, l’ex-journaliste Bruno Roger-Petit, qualifié de « mauvais génie », manigance ainsi largement depuis l’Aile « Madame », son bureau jouxtant celui de la première Dame. « C’est une maison où les gens se détestent, donc il y a un effet de cour. Mais comme il y a un effet de cour, eh bien les gens se détestent », résume un ministre.
Le management élyséen peut aussi virer brutal comme au sein de la très influente cellule diplomatique qui subit une série de démissions et d’arrêts maladies, conséquence d’une « ambiance toxique » selon des témoins interrogés par Elle. Les interactions avec Matignon illustrent également ce rapport de force. Les désaccords sont « criants » sous Edouard Philippe, notamment sur la gestion de la crise du Covid, et une « sourde rancœur » demeure entre eux depuis. La relation est « exécrable » avec Gabriel Attal, révélatrice de la « jalousie » éprouvée par Emmanuel Macron à son encontre. Seul Jean Castex aura véritablement ses faveurs et le droit de partager un « lièvre à la royale » chaque lundi au déjeuner.
💥 MACRON, BAYROU : LA GUERRE DES CHEFS
— Off Investigation (@Offinvestigatio) March 18, 2025
👉@EmmanuelMacron fulmine face à un Premier ministre qui empiète sur son terrain.
👉@bayrou estime que l’Elysée lui « fait du tort » sur l'affaire Bétharram.
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Une dissolution « longuement murie »
Le palais est son reflet, l’incarnation même de sa solitude, de son obsession de l’histoire et de la trace qu’il veut y laisser. Il est devenu son tombeau, témoin de la déconnexion saisissante entre les mondes du dedans et du dehors. Comme cette scène où, avant d’annoncer le deuxième confinement d’octobre 2020, Emmanuel Macron se met à siffloter en faisant son nœud de cravate jusqu’à fredonner « l’envie d’avoir envie » de Johny Halliday.
Son entourage le dépeint en président calculateur, incapable de se remettre en question, dans le déni permanent de la réalité, mais « indéfectible optimiste ». Ainsi, la dissolution de l’Assemblée nationale, présentée comme un « coup de tête », fut en réalité « longuement murie » dès 2022, de l’aveu même d’Alexis Kohler, avec un cercle de fidèles ultra-resserré dont il faisait naturellement partie avec d’autres comme la plume Jonathan Guémas ou l’ancien sénateur Pierre Charon. Dans l’ombre de cette décision, un projet baptisé « Clisthène » envisageait même une nouvelle coalition entre les candidats du bloc central (Renaissance, MoDem, Horizon et Agir) et des LR macron-compatibles.
Obsédé par son image
Pourtant, les changements d’avis de l’ex-associé-gérant de la banque Rothschild sont constants. « Quand Emmanuel vous parle, on croit que c’est parole d’Évangile, mais en fait, il réfléchit encore. Chez lui, l’indicatif et l’impératif, c’est en fait du conditionnel », rapporte un proche. Le choix contraint de nommer finalement François Bayrou comme Premier ministre au lieu de Sébastien Lecornu l’a encore montré. Il est obsédé par son image, se parfumant et se maquillant plus que de raison pour laisser sa marque à ceux qui croiseront son chemin. « Les Français ne voient pas tout ce que j’ai fait pour eux. Ils ne m’aiment plus… », déplore-t-il, en quête permanente d’une adhésion populaire perdue.
Le livre d’Olivier Beaumont, recueillant près de 70 témoignages, est autant le portait d’un lieu de pouvoir, de ses rituels et ses objets, de ses batailles d’égos et ses jeux de cours, que de son locataire, isolé et condamné à une fin de mandat crépusculaire.