
Patron du géant maritime CMA CGM, le multimilliardaire franco-libanais Rodolphe Saadé a racheté cette année BFMTV, qui était détenue depuis juillet 2015 par l’homme d’affaires franco-israélien Patrick Drahi. Selon Mediapart, le nouvel actionnaire serait tout aussi interventionniste que son prédécesseur.
Au début de l’année, nous vous proposions une enquête en trois volets sur BFMTV, à l’époque de Patrick Drahi : une trilogie dans laquelle nous abordions le management pratiqué au sein de la chaîne, les liens de Marc-Olivier Fogiel avec l’exécutif français ou encore la dépendance du média à ses sources policières… Nous débloquons aujourd’hui cette enquête en accès libre (voir en fin d’article).
Qu’est devenue la ligne éditoriale de la chaîne d’information en continu depuis son changement d’actionnaire ? A en croire un récent communiqué dans lequel la société des journalistes (SDJ) de BFMTV vantait sa programmation sur la couverture du conflit au Proche-Orient, la situation se serait nettement améliorée par rapport à des inquiétudes exprimées dans le passé. Toutefois, alors que le patron de CMA CGM cherche depuis des années à asseoir son influence dans le paysage médiatique français, une enquête du journaliste Yunnes Abzouz (publiée le 24 octobre sur Mediapart) révèle certaines techniques d’interventionnisme mises en place par le nouveau propriétaire de la chaîne.
« Veiller à ce que les intérêts de l’actionnaire soient compris de tous »
Cette enquête nous apprend notamment comment le milliardaire franco-libanais s’appuie sur des hommes de confiance, parmi lesquels Nicolas de Tavernost et Benoît Tournebize, pour « veiller à ce que les intérêts de l’actionnaire soient compris de tous ».
Le premier est désormais vice-président de la branche médias du groupe CMA CGM, après avoir été le patron de M6 pendant 37 ans. « Lorsque Tavernost débarque, on n’est pas rassurés. On a en tête les censures qu’il a imposées à l’émission “Capital” quand il était à M6 et sa tendance à se soucier plus du bonheur des annonceurs que de celui de la rédaction », raconte un journaliste de la chaîne sur le départ cité par Mediapart.
A ses côtés, Benoît Tournebize a hérité du poste de directeur général délégué du groupe audiovisuel, après avoir dirigé la communication de Saadé. « Cet homme, qui n’est pas journaliste et n’a aucune expérience dans les médias, a un rôle à la fois central et en même temps peu défini : il est partout. Il participe aux réunions, traîne dans la rédaction en faisant des commentaires aux uns et aux autres », confie cette fois un haut gradé de la chaîne au média d’investigation en ligne.
À BFMTV, Rodolphe Saadé se montre déjà très interventionniste
— Mediapart (@Mediapart) October 24, 2024
Depuis cet été, les fidèles du nouvel actionnaire de BFMTV ont multiplié les interventions sur la ligne éditoriale. Au point de susciter l’inquiétude des journalistes
Enquête de @Yunnes_Abzouzhttps://t.co/yG4gGyiJ2l
Quand BFMTV veut éviter de se brouiller avec une ministre…
Entre autres exemples de l’interventionnisme de Rodolphe Saadé dans la ligne éditoriale de la chaîne, le journaliste Yunnes Abzouz relate comment le pôle investigation de BFMTV a subi plusieurs reports de diffusion d’un long format consacré à la ministre de la Culture, Rachida Dati, et ce, « pour ne pas chevaucher le calendrier électoral ». En amont de sa date de diffusion initiale, Benoît Tournebize aurait en effet demandé à la rédaction en chef la liste des enquêtes en cours, pendant que « Nicolas de Tavernost fait comprendre au directeur général de la chaîne qu’il voit d’un mauvais œil le travail sur Dati », rapporte Mediapart. L’enquête nous apprend que, pour repousser dans le temps cette diffusion, Nicolas de Tavernost aurait notamment fait valoir, en interne, l’enjeu de ne pas compromettre certaines discussions avec l’Arcom (gendarme de l’audiovisuel, dont le directeur est nommé par le président de la République) portant sur une possible nouvelle numérotation des chaînes de la TNT. Le haut responsable de la chaîne aurait en effet estimé qu’il serait fâcheux de se brouiller avec la ministre de tutelle à ce moment crucial. Une information que le principal intéressé a contesté, assurant ne s’être « absolument pas mêlé » de cette affaire. « Il n’y a aucun sujet avec Rachida », affirme en effet à Mediapart celui qui connaît personnellement la ministre de la Culture. Celle-ci avait notamment gratifié Nicolas de Tavernost de sa présence lors de sa « Goodbye Party » à M6, le 23 avril 2024.
#Evenement
— M6 Campus (@M6campus) April 29, 2024
🥂 Mardi 23 avril 2024 se tenait la "Goodbye Party" de Nicolas de Tavernost au Palais Brongniart. Accueilli par une haie d'honneur, Nicolas a salué les 1800 invités présents pour le remercier.
🎤Soirée mémorable sous le regard de la Ministre de la Culture, Rachida Dati pic.twitter.com/QpbCOD7MWt
Egalement cité par Mediapart, « un bon connaisseur de la chaîne » est pour sa part catégorique sur le sujet : « On sent que [Rodolphe] Saadé a à cœur de […] placer ses pions, non pas par souci d’efficacité, mais pour envoyer aux décideurs politiques, aux gens à Paris, le message que, désormais, BFM, c’est lui. »
L’épisode Rima Hassan
Dans son enquête, notre confrère Yunnes Abzouz revient par ailleurs sur le dernier passage à l’antenne de BFMTV de la députée européenne Rima Hassan, finalement écourté en plein direct par deux présentateurs vedettes de la chaîne, alors incapables de répondre aux critiques de leur invitée en duplex.
Le nouveau directeur de BFMTV, Fabien Namias, aurait « reproché à la rédaction en chef de ne l’avoir pas consulté avant d’inviter une personnalité « aussi controversée » », nous apprend Mediapart auprès de qui le principal intéressé dément et assure simplement « regretter de ne pas avoir eu d’échanges éditoriaux pour participer à la réflexion collective sur les angles de l’entretien ». « Nicolas de Tavernost lui aurait tapé sur les doigts sur ce sujet quelque temps auparavant », relate encore Mediapart.
Face à cet interventionnisme de Rodolphe Saadé dans la ligne éditoriale de la chaîne, syndicats et SDJ seraient « entrain de négocier une charte d’indépendance », une initiative à laquelle se serait déjà opposé Nicolas de Tavernost : « L’entreprise, ce n’est pas la cogestion », aurait-il lancé à plusieurs reprises, cité par Mediapart. Contactée à ce sujet, la SDJ de BFMTV n’a pour l’heure pas donné suite à notre sollicitation.
BFMTV sous Drahi, une trilogie désormais en accès libre :
Depuis qu’il a été nommé directeur général de BFMTV en 2019, Marc-Olivier Fogiel impose aux salariés de la « première chaîne info de France » un management très vertical. Mais dans un contexte ou la chaîne tout info de Patrick Drahi est régulièrement dépassée en audience par ses concurrentes CNews et LCI, des voix s’élèvent au sein de BFMTV pour réclamer une organisation du travail moins autoritaire, moins misogyne, et plus collaborative.
Très proche du couple Macron, le directeur général de BFM TV Marc-Olivier Fogiel empile les entorses à la déontologie et les biais éditoriaux protégeant ses amis ou l’exécutif. Dans un contexte ou la « Première chaîne info de France » est rattrapée par ses concurrentes CNews et LCI, ses conflits d’intérêts suscitent un malaise au sein de BFMTV. Des journalistes de la chaîne racontent.
Après les 4500 blessés de la crise des gilets jaunes, la répression de la révolte des retraites a provoqué des centaines de nouveaux blessés. Mais sur BFMTV, sur ordre de Marc-Olivier Fogiel, les journalistes ont désormais interdiction d’employer l’expression « violences policières ». Alors que la « Première chaîne info de France » est de plus en plus concurrencée par LCI et CNews, en interne, beaucoup se demandent si leur média n’est pas trop dépendant de ses sources policières.
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