Vous êtes victime d’inceste ? Attendez, le gouvernement n’est pas disponible. 

Une main d'enfant qui se protège
Photographie ©Thai Liang Lim / Getty images

En 2021, suite à plusieurs scandales d’inceste, Emmanuel Macron crée la CIIVISE (Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants). Le 12 décembre 2023, elle rend un rapport accablant, devant plus de mille professionnels, mais aucun représentant du gouvernement. Écœurés par ce mépris, onze membres de la Commission, dont son président, annoncent dans une tribune cinglante leur démission. Quelques semaines après, leurs remplaçants feront de même, après une plainte pour viol très médiatisée.

Le 6 février 2024, dans un récit choc, une jeune femme, Louison, révélait à France Info avoir porté plainte pour viol contre Caroline Rey-Salmon, la nouvelle vice-présidente de la CIIVISE. C’est à la suite d’un examen gynécologique pratiqué dans le cadre d’une enquête judiciaire que Louison, victime d’inceste, confie avoir subi à plusieurs reprises des pénétrations digitales de l’experte sans son consentement : « J’ai été victime d’une nouvelle agression sexuelle durant l’expertise. Elle a posé ses doigts sur mon sexe, elle m’a dit : “Fermez les yeux, imaginez que là, c’est le pénis de l’agresseur qui est sur vous. Est-ce que vous ne pensez pas qu’il faisait plutôt ce geste-là ?” ». Louison l’assure : « Moi, je répétais “je ne sais plus, je ne sais plus.” »  

À l’époque des faits, elle n’avait pas souhaité déposer plainte. Mais trois ans plus tard, apprenant la nomination de Caroline Rey-Salmon à la CIIVISE, Louison dit avoir ressenti le besoin d’interpeller sur les violences gynécologiques : « Être à la tête de la CIIVISE, dont le but est justement de lutter contre les violences sexuelles et de protéger les enfants, je n’ai pas du tout confiance. » Contactée par France Info, la vice-présidente se défend : « Je conteste l’intégralité des accusations dont je fais l’objet, mais ne souhaite faire pour le moment aucun commentaire. »

Le 7 février, apprenant le dépôt de cette plainte pour viol contre sa vice-présidente, Sébastien Boueilh, le nouveau patron de la CIIVISE nommé par l’exécutif, annonce sa démission : « Depuis ma nomination le 11 décembre 2023, je suis la cible de calomnies, d’attaques personnelles, et la commission a fait l’objet de controverses qui ne permettent pas la sérénité nécessaire à la réalisation de ses missions ». Dans une interview accordée à Médiapart, Edouard Durand, ancien président de la CIVIISE, rappelait le X février un chiffre effarant : « 160 000 enfants sont victimes de violences sexuelles chaque année. Où sont-ils ? Ils sont invisibles.  » 

Retour sur des mois de pagaille 

C’est le 23 janvier 2021 qu’après de nombreux scandales d’inceste, le président annonce la création d’une Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants. Cette initiative, censée marquer un engagement fort du gouvernement, vise à mieux prévenir ces violences et à protéger les enfants victimes. La commission est supervisée par la secrétaire d’État à l’enfance, Charlotte Caudel, et bénéficie d’un budget de 4 millions d’euros pour deux ans, afin de « garantir son indépendance et la confidentialité de ses travaux. » 

Deux ans après, le 15 novembre 2023, la sénatrice centriste Anouck Billion souligne dans une émission de Public Sénat l’investissement d’Edouard Durand, le président de la CIIVISE et de ses membres : « En trois ans, la CIIVISE a accompli un travail titanesque et salvateur, la commission a recueilli près de 30 000 témoignages », indique-t-elle, tout en rappelant ces chiffres effarants : « Toutes les trois minutes, un enfant est victime de violences sexuelles. 92 % des victimes ne sont pas entendues, qui voulons-nous protéger ? ».

En plateau, Olivier Véran, porte-parole du gouvernement à l’époque, réaffirme que même si la CIIVISE en tant que telle est sur le point de terminer sa mission, l’exécutif entend toujours lutter contre les violences sexuelles infligées aux enfants : « Soyez assurés que c’est l’engagement de ce gouvernement, c’est la grande cause du président de la République », insiste-t-il. Mais pour la forme que prendra cet engagement, c’est plus flou : « Faut-il aller vers une forme de CIIVISE 2 ? Faut-il revoir ou amplifier les choses ? Les arbitrages seront donnés dans quelques jours. ».

Un “remaniement” discutable 

Le 19 novembre, Charlotte Caubel annonce finalement dans le Journal Du Dimanche le nom du nouveau président de la CIIVISE : Sébastien Boueihl, un rugbyman émérite du Sud-ouest. Concerné personnellement dans le passé par des agressions sexuelles, il est à priori sans qualification connue dans la lutte contre les violences sexuelles faites aux enfants. En outre, elle annonce que la CIIVISE 2 ne s’intéressera plus désormais qu’aux « mineures victimes de prostitution ou de pédocriminalité en ligne. » Exit l’inceste, donc.  

Cet enterrement de première classe de la CIIVISE choque Alice Gayraud, rapporteuse (démissionnaire) de la Commission : « Ce qui m’a beaucoup gênée, notamment dans le discours public, c’est que la CIIVISE 2 semblera se désintéresser de la question de l’inceste, comme si tout avait déjà été dit sur le sujet. »  A-t-elle confié à Off investigation. Suite à ce changement, l’ancien président de la CIIVISE, Edouard Durand a également partagé ses doutes dans Libération « Je m’inquiète et suis profondément choqué qu’il n’y ait pas un mot de reconnaissance à l’égard des personnes qui ont confié leur témoignage à la CIIVISE dans le communiqué du gouvernement ».

Une tribune cinglante

Le 12 décembre 2023, à sa date d’échéance, le rapport complet de la CIIVISE est publié après avoir été préalablement transmis au gouvernement. Pour assister à son rendu, la commission a convié professeurs, médecins et élus. Au total, plus de mille personnes se sont présentées, sauf les principaux concernés : ni la secrétaire d’État à l’enfance ni aucun autre membre du gouvernement ne sont venus.

C’est suite à ce camouflet que mi-décembre, le président de la CIIVISE et 10 autres membres claquent la porte en signant dans Libération une tribune cinglante rendant hommage aux victimes d’inceste : « C’est d’abord pour être capable de soutenir encore le regard de ces personnes que nous avons choisies collectivement de démissionner de nos fonctions au sein de la CIIVISE le 14 décembre dernier.(…) La CIIVISE a restitué le 20 novembre dernier trois années de travail, trois années d’engagement, d’expertises et de fidélité à la parole des victimes. 1 000 personnes étaient présentes. Mais aucune représentation gouvernementale n’a daigné venir. »  déclarent-ils dans la tribune.

« Par cette démission, nous dénonçons aussi la gestion pour le moins chaotique de l’après CIIVISE. La majorité de ses membres a écrit à la secrétaire d’État à l’Enfance, Charlotte Caubel, pour lui demander le maintien de la CIIVISE et de confirmer Edouard Durand à sa présidence, nous n’avons reçu aucune réponse. »  Poursuivent les onze membres démissionnaires dans leur tribune. Un appel finalement ignoré par le gouvernement qui a décidé de lancer son nouveau plan de CIIVISE 2, avec un remaniement complet de ses membres et de ses missions. 

« La Ciivise, c’est quoi ? »

Courant janvier, nous avons tenté de joindre la CIIVISE 2. Au téléphone, une standardiste du ministère de la Santé, hébergeur de la CIIVISE répond :  « La CIIVISE, c’est quoi ? Ah oui pardon, le service inceste, ils ne seront pas joignables pendant quelques mois, les téléphones ont été désactivés et les membres n’ont pas encore pu s’installer. » 

Alors que la Ciivise 2 est injoignable, les chiffres des violences sexuelles envers les enfants en France, eux, ne baissent pas, et révèlent une réalité inquiétante. Statistiquement, plus de 438 enfants sont abusés chaque jour, soit plus de 160 000 enfants français par an. « Les agresseurs, dans 90 % des cas, sont des hommes, la plupart étant impliqués dans des cas d’inceste. Des chiffres d’autant plus effrayants quand on connaît le traitement judiciaire », rappelle Alice Gayraud, rapporteuse de la CIIVISE, « le nombre de dossiers sur des violences sexuelles classés sans suite est de 73 %. Un chiffre minime de condamnation, et inconcevable quand on sait la difficulté pour un enfant de réussir à parler, et d’arriver jusqu’au procès. »  

 Les oublié.e.s de la Macronie

Dans leur tribune publiée dans Libération, les onze démissionnaires de la CIIVISE rappellent pourtant l’importance de : « passer de “je te crois” à “je te protège” ». Ces propos reprennent un ancien tweet d’Emmanuel Macron, qui défendait, en 2021, la parole des enfants victimes.


Depuis ce tweet, Emmanuel Macron ne s’est plus manifesté à propos de l’inceste. Pire : en janvier 2024, après plus de deux ans de débat à la Commission européenne pour l’adoption d’une loi plus protectrice sur le viol, la France s’est à nouveau illustrée, et pas en sa faveur. Dans le but de mieux protéger les victimes de violences sexuelles, la proposition de loi européenne visait à trouver une définition commune plus stricte du viol, en uniformisant les sanctions. Mais un pays s’y est opposé fermement : la France. Deux autres pays l’ont suivi : l’Allemagne et la Hongrie.

Pour Emmanuel Macron, en désaccord avec cette loi, le viol est « un acte sexuel commis sous la menace, la contrainte, la surprise ou la violence »  et rien de plus. Finalement, le mardi 6 février, la Commission européenne, le Conseil de l’Union européenne et le Parlement européen se sont accordés sur une version amputée du texte après que la France s’y soit opposée. Au préalable, l’Europe avait demandé à Emmanuel Macron d’évoluer sur le sujet, mais apparemment, sur la question des violences sexuelles, le sujet ne semble pas être une priorité du gouvernement.